Fajin : l'art de libérer la force en taiji quan
Enjeux de cet article
On raconte que le taiji quan (ou taichi chuan), souvent perçu comme une douce gymnastique chinoise de santé, cacherait en réalité un art martial redoutable. Derrière ses gestes lents et gracieux, cet art permettrait de développer, entre autres, une énergie explosive optimisée ; une énergie capable de terrasser bien plus fort que soit et ce malgré le vieillissement du corps humain. Cette capacité à libérer une puissance fulgurante en une fraction de seconde serait l’une des clés de la pratique martiale avancée. Les chinois l’appellent : « fajin » et ce concept mystérieux, se veut de nos jours actuellement bien plus populaire et démocratisé qu’on ne peut le croire : voir le mangas « Kengan Ashura »...
Mais que sait-on à réellement du fajin à ce jour ?
Pour cela, je vais tenter de répondre aux questions suivantes qui ouvriront chacune des sujets complémentaires à ce questionnement central :
Quid des termes « jin » et « fa » ? Quelles sensations physiques pourrait-on bien ressentir lorsque l’on réalise fajin ? Comment le fajin pourrait-il techniquement fonctionner : quel(s) mécanismes et processus sous-jacent(s) considérer ? Existe-t-il des méthodes/routines conseillées pour développer ce fameux fajin ?
Détaché le plus possible de mes idées préconçues de pratiquant d’arts martiaux (pas toujours évident après des années de conditionnement…), j’ai voulu creuser le sujet avec un regard le plus objectif possible. J’ai alors analysé les dires, les écrits de certains spécialistes et/ou experts sur le sujet. J’ai pour cela croisé plusieurs sources (livres, articles, documentaires vidéos, podcast) afin de voir si les éléments trouvés corroborent avec ma vision personnelle sur le sujet… Aussi, l’idée n’étant pas celle d’un mémoire, les éléments avancés dans cet article seront décortiqués dans la limite du raisonnable. Enfin je me laisserai un temps de réflexion plus personnel pour la conclusion de cet article.
Bonne Lecture.
1. Le Fajin : c’est quoi ?
1.1. Fajin : un concept qui prend racine dans la philosophie taoïste et les arts martiaux chinois internes
Avant de rentrer dans les détails, il faut savoir que le développement du fajin est au départ une des spécificités des pratiques martiales internes chinoises. Il est essentiel de comprendre ce qu’est d’abord un « art martial interne » pour mieux situer le concept du fajin dans son environnement. Il existe plusieurs grands styles d’arts martiaux internes chinois [25] : le xingyi quan, le taiji quan, le bagua zhang mais aussi le dacheng quan (ou yi quan) pour ne citer que les plus connus… Dans cet article nous nous intéresserons plus particulièrement au taiji quan. Le taiji quan est né en Chine, probablement entre le 12ème et 15ème siècle (selon le mythe de Zhang Sanfeng à Wudang) ou probablement au milieu du 17e siècle (selon l’histoire de Chenjiagou) [21]. Le taiji quan s’inspire de la philosophie taoïste à travers la vision d’un monde baigné par le dualisme yin/yang. D’après Alain Mizner (expert en taiji quan) dans sa vidéo [33], on peut qualifier un art martial d’interne si : l’intention de l’esprit (yi) mobilise l’énergie du corps (chi) et génère des mouvements depuis l’intérieur du corps plus que depuis l’extérieur.
Désormais intéressons-nous de plus prêt à la compréhension des termes chinois fondamentaux dans cet article.
1.2. Condition sine qua non au fajin : cultiver d’abord le « jin »
Selon [18], trop souvent, le constat est que les pratiquants veulent réaliser fajin alors même que la base n’est pas assurée. Il faut cultiver d’abord l’énergie souple du corps « le rou jin » (ou jin) comme le souligne maître Zhu Tiancai.Lorsque l’on cherche à mieux comprendre la nature de la force jin on constate souvent une opposition avec la force li. Comprendre leur différence aide à mieux dessiner les contours du fajin. En voilà une synthèse tirée de l’ouvrage [1] :
- La force li : est caractérisée comme : carrée, bloquée, lente, venant des os, dispersée, lourde en apparence, superficielle, sans racine, grossière, détachée, mal coordonnée, visible, trouble [12].
La force jin : est définie ainsi : ronde, libérée, rapide, venant des tendons, concentrée, légère en apparence, profonde, habile, collante, coordonnée, non visible, intégrée [12].
Selon certaines sources [2, 8], le jin est aussi qualifiée « d’élastique » et on peut lui donner une explication particulièrement intéressante à travers « les modèles d’architecture en tenségrité » (concept créé par Richard Buckminster Fuller dans les années 1960). D’après [13], dans un concept de biotenségrité (tenségrité appliquée au corps humain) les tissus conjonctifs auraient la capacité à s’étirer en réseau cohérent pour créer une force interne structurelle élastique.
Résumons simplement ici en précisant que le fajin est finalement une conséquence d’un jin préalablement bien construit dans le corps. Le jin va permettre l’acquisition d’un corps intérieurement, étiré, plein, intégré. Un corps défini par le terme « zheng ti » dans le livre de l’expert en arts martiaux Kenji Tokitsu [12].
1.3. « Fa » : libérer, faire sortir… Les sensations à ce sujet telles que perçues par des maîtres de l’interne…
Maintenant que le concept de force interne « jin » est défini, intéressons-nous plus précisément au concept chinois de « fa » qui se traduit par « émettre, libérer, faire sortir ». Le fajin serait donc la capacité à « émettre, libérer, faire sortir la force interne ». Mais à quoi ressemble donc une sortie de force interne en taiji ? Quel ressenti humain pourrait-il décrire le mieux ce phénomène ? A des fins didactiques, j’ai décidé dans cette partie d’article de faire une petite compilation des propos illustrés de plusieurs maîtres (majoritairement en taiji quan, connus ou moins connus). Je vous propose ici des images qui voguent entre poésie et pragmatisme et qui renforcent par complémentarité, je trouve, l’idée que l’on peut se faire du fajin.
1.3.1. Fajin : l’arc bandé et la flèche décochée
Pour maître Chen Zonghua [6], créateur de la « practical method » en taiji, « le fajin est comme un tir à l'arc : l'effort principal consiste d’abord à bander l'arc avec la flèche, à maintenir une tension constante et à viser correctement pour enfin décocher, laisser partir la flèche ».
Selon [2] maître Wu Yu-Hsiang et Cheng Man-Ching utilisent aussi cette image d’arc et flèche. Ce dernier compare le fajin au tir d’une flèche en décrivant les choses ainsi : « tirer une flèche repose sur l'élasticité de l'arc et de la corde. La puissance de l'arc et de la corde provient de leur souplesse, de leur vibration et de leur élasticité. »
Petit aparté, cette vision donne également du sens au qi gong « ba duan jin » qui intègre d’ailleurs le mouvement « d’arc et flèche » dans sa forme en huit mouvements : une préparation discrète au fajin ?
Retenons en premier lieu que le fajin est un mécanisme visiblement élastique, capable d’emmagasiner de l’énergie puis de la restituer.
1.3.2. Fajin, nature et éléments
1.3.2.1. L’éclair, le tonnerre, la foudre qui éclate
Selon maître Chen Changxing [7] voilà l’image qu’il propose pour parler du fajin : « Lève la main comme un éclair. Quand l'éclair jaillit, impossible de fermer les yeux. Frappe l'adversaire comme le tonnerre. Quand le tonnerre gronde, impossible de se boucher les oreilles. » Cette citation rejoint aussi les dires de maître Sochokun que j’avais contacté par mail en 2017. Selon lui, le fajin pouvait être optionnellement accompagné d’un « cri du tonnerre » (Leisheng) mais que si cela était mal fait cela pouvait ruiner totalement le fajin. Ce que nous dit au final cette métaphore, c’est que le fajin est vif, rapide, prompt, jaillissant tel l’éclair.
1.3.2.2. L’eau fluide et écrasante telle une houle
Selon [23], Bruce Lee (expert en arts martiaux) avait popularisé la technique du « one inch punch » dans les années 1963, technique qui s’apparentait fortement à un fajin de par sa nature de mouvement court et hautement explosif. Ce qui est intéressant c’est la vision que partage Bruce Lee dans cette vidéo concernant la nuance de l’énergie dans le corps [10] : « l’eau peut couler ou elle peut s’écraser. Sois comme l’eau, mon ami… ». A l’image de cette métaphore, on peut donc imaginer qu’il nourrisse son fajin d’une expérience similaire : à la fois fluide, souple et écrasante.
1.3.2.3. Le feu qui enclenche la bombe explosive
Selon le maître Sochokun [5] : « le fajin est provoqué par une énergie extrêmement enrichie et concentrée, dont l’entraînement s’apparente étonnamment à celui la combustion du moteur thermique (moteurs à 4 temps). De l’air (souffle) et du carburant (chi) y sont mélangés et comprimés par un piston (mécanisme du jin, force interne), après quoi l’explosion du mélange est déclenchée au moyen d’une étincelle (yi : l’intention) sous l’effet de la haute pression en libérant de l’énergie.» Une autre image souvent utilisée dans le milieu du taichi est la notion de poings « canons » (pao chui) évoquée ici [5] d’après l’enseignement de maître Zheng Xudong. Ces métaphores nous font comprendre que le fajin est une force concentrée et explosive.
1.3.2.4. Le métal qui donne lieu à la dureté de l’acier forgé
Concernant maître Wang Yen-nien [8], il ressentait visiblement le fajin ainsi : « c’est la capacité à canaliser l'énergie interne vers l'extérieur. Cette énergie, une fois canalisée, est aussi dure que l'acier forgé et tout aussi indestructible ». Cette notion de corps ferme et dense est aussi abordée dans le livre de Mantak Chia [2] dans lequel il évoque le fait d’activer « une structure de chemise de fer » durant le fajin. Ces métaphores nous expriment l’idée que le fajin libère une force dense, ferme, particulièrement solide.
1.3.2.5. La terre qui vibre, qui tremble
Kenji Tokitsu rapporte dans son livre [12] qu’après échange avec Zhao Jiannan (célèbre chercheur en histoire des arts martiaux chinois), celui-ci aurait assisté au fajin de Chen Fake et voilà ce qu’il en dit : « son poing coupait le devant, et chaque fois qu’il tapait du pieds par terre, les vitres des fenêtres se mettaient à trembler ». Aussi les classiques du taichi évoquent souvent l’idée que « la force vient du sol, est reconduite par le bassin, traverse la colonne pour ensuite se propager dans les extrémité ». A travers ces métaphores on peut déceler que derrière le fajin il y a stabilité, onde, et vibration.
1.3.2.6. Le vent invisible qui souffle violemment
Pan Yong-Zhou (étudiant de Chen Fake) illustre tout simplement le fajin comme un « vent violent » [14]. Cette métaphore peut s’interpréter en disant que le fajin, est tout comme le vent, invisible mais potentiellement dévastateur. Peut-être faut-il aussi y voir l’importance du souffle rapide (au sens expiration) ?
1.3.3. Le fouet qui claque
Dans [4], Wang Yongquan (discipline de Yang Chengfu), défini en revanche le fajin comme un fouet qui claque.
Il dit : « pendant fajin, toutes les articulations doivent être ouvertes. Après avoir relâché fajin, toutes les articulations restent détendues. C’est comme faire claquer un fouet. Ce n’est qu’en se détendant que les mouvements peuvent être agiles, et ce n’est qu’alors que le jin peut être libéré. » Cette métaphore peut nous amener vers l’idée que le fajin, qui comme le fouet est une force ordonnée, liée, hautement coordonnée.
1.3.4. Fajin : le pinceau qui se charge en encre et la libère
Selon [2], Chen Xiao-Wang remarque que : « le fajin s'apparente à l'art de la calligraphie. À l'instar d'un pinceau, le dantien emmagasine et libère le jin. Le point d'impact choisi constitue le point final. » Cette métaphore peut aider à comprendre que le fajin correspondrait à une alternance entre du plein et du vide.
1.3.5. Fajin : Le big bang qui libère l’énergie cosmique
Pour Mantak Chia [2], le corps est un micro univers et le fajin serait l’équivalent d’un big bang à l’échelle de l’Homme. Il décrit effectivement les choses ainsi : « Si l'on considère le fajin d'un point de vue alchimique et cosmologique, ce processus peut être vu comme le retour à l'unité – au Tao – par l'union du yin et du yang. Il s'agit d'un renversement de la théorie taoïste de la création, permettant un retour à l'Un. De cette unité naît le Big Bang, une explosion dont la puissance peut être mise en corrélation avec celle du fajin. » Cette métaphore est intéressante car elle met en exergue le fait que ce qui passe à l’échelle du macrocosme (univers), s’exprime aussi au niveau du microcosme (l’Homme). On peut considérer donc que le fajin est un mécanisme inné, fondamentalement naturel et n’est en rien un pouvoir mystique surnaturel.
2. Comment déclencher le Fajin ?
Après s’être intéressé au « quoi », et au-delà de la poésie des mots de certains maitres, il convient désormais d’explorer plus conrètement « comment » les choses s’activeraient-elles dans le corps humain, et comment le fajin pourrait-il bien se réaliser… Selon les différentes sources consultées, le fajin est l’expression de principes liés à une activation précise d’un esprit et d’un corps fonctionnant en totale symbiose.
Au-delà d’un processus clairement défini, beaucoup de sources consultées [15, 16, 19, 20, 23, …] partagent bien souvent les mêmes principes de manière éparse pour expliquer les fondations du fajin. Je vous propose ici une compilation structurée de ces grands principes clés combinatoires et communément admis :
2.1. Le principe clé du fajin lié à l’esprit
L’intention, la pensée créatrice (Yi) :
Les classiques du Taijiquan parlent bien souvent de l’intention : « utiliser l’intention, pas la force » ou encore « l’intention précède la mouvement ». Selon [19], le fajin correspond à un moment clé où l’intention se condense fortement. Elle est un vecteur directionnel de la force, un facteur clé d’unification du corps, le déclencheur de l’émission explosive de la force. Dans [20], l’intention est en effet comparée à une source d’inflammation : l’étincelle qui va engendrer l’explosion de la force (fajin). Aussi selon [1], l’intention ne peut être claire dans un esprit trouble. L’intention doit prendre racine dans une forme de vacuité de l’esprit. Point de vue complémentaire et intéressant d’Alain Mizner qui évoque (dans un podcast traduit en français [23]) le fait que dans la pratique, on doit cultiver le réel et non l’imaginaire/l’illusoire. Le Yi doit avoir une action concrète et pleinement incarnée sur la matière, le corps. Il faut cultiver le tangible dit-il et ne pas rester coincé dans la sphère mentale. Au final, on retiendra que sans intention, tout geste resterait juste un mouvement d’ordre mécanique et donc insuffisant pour produire fajin. L’intention doit coordonner le corps entier. L’intention est comme le général des armées : elle dirige, pilote le corps et permet de faire vivre tangiblement les principes en son sein.
2.2. Les principes clés du fajin liés au corps
- Le relâchement corporel actif (Song) associé au placement biomécanique équilibré du corps (Zhong Ding) :
Le relâchement corporel actif va permettre d’éveiller le jin (considéré comme un prérequis au fajin) et se distingue donc d’un état corporel mou, attentiste. Il s’agit d’activer les tensions corporelles justes dans le corps pour tendre vers une efficience structurelle génératrice de force durant le fajin. A contrario, toute tension corporelle excessive bloque le mouvement et donc l'émission de la force interne. La détente musculaire efficiente est un prérequis indispensable pour libérer à terme la circulation de l'énergie dans le corps. L’une des conséquences directes du relâchement et que les articulations s’ouvrent (elles s’étirent) [4]. Ce relâchement s’optimise par la recherche d’alignements corporels précis. Le corps doit être biomécaniquement correctement aligné (des pieds jusqu’à la tête) pour trouver l’équilibre central du corps « Zhong Ding » comme le précise le podcast [23]. C’est dans un corps correctement positionné/structuré que les spirales internes du taichi pourront alors pleinement s’exprimer.
- Les spirales internes (chansijin) :
Selon [16], le corps fonctionne comme un mouvement en spirale. C’est ce mouvement qui crée entre autres la puissance du fajin, comme un ressort qui se comprime puis se détend. Les spirales vont permettent de comprimer les tissus conjonctifs pour stocker, emmagasiner l’énergie, la faire remonter dans le corps et la restituer en dehors. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que l’ADN est également représenté en structure spiralée. La spirale est une structure qui apparait fondamentalement ancrée dans notre réalité et le principe du fajin ne semble pas échapper à cette règle…
- L’expansion du centre inférieur (chi chen dantien) et la respiration inversée (bixi) en support :
Durant la libération de force on retrouve souvent l’idée que la respiration doit être brève mais aussi inversée [1, 2, 18] : le ventre rentre discrètement sur l’inspiration puis se gonfle sur l’expiration afin d’amplifier la pression dans le dantien inférieur. Dans [2], la compression du ventre est comparée à la pression d’une peau de tambour qui vibre et amplifie l’onde émise durant le fajin. Selon maître Zhu [18], la respiration abdominale inversée est une condition essentielle à une pratique correcte. Lors de l’exécution du fajin, le pratiquant doit inspirer en se rassemblant et expirer en exécutant le mouvement. L'abdomen se contracte à l'inspiration et se distend à l'expiration. Dans [2], il est dit autrement que le dantien inférieur doit être plein au moment de l’émission de force sans quoi la force ne pourra pas remonter aux extrémités supérieures. Pour maître Sochokun dans [5], il précise bien que sur le plan martial, ne pas maîtriser la respiration inversée, c’est simplement fatal car elle fait pour lui partie intégrante du processus du fajin mais il précise aussi qu’elle peut desservir le fajin si elle est forcée et donc mal appliquée. On retiendra au final que la respiration inversée semble être un levier important pour le fajin mais peut en ruiner le mécanisme surtout si elle est forcée, mal exploitée. Vigilance donc…
- L’émission sonore vocale (shi sheng / fa sheng / lei sheng) :
Selon [6, 17], la respiration inversée peut parfois être accompagnée d’un son vocal comme on peut le voir en yi chuan notamment. On appelle cela émettre, faire sortir le son (shi sheng, fa sheng) Aussi, dans l’ouvrage [2], Dong Hai-Chuan (le créateur du BaGuaZhang) parle de faire sortir le son « Hen » et « Ha » au moment du fajin. Selon ce maître, faire sortir le son peut constituer un complément utile au fajin. Pour lui, le son aide à relier la force vide et le dantien inférieur qui sont des aspects essentiels à l’exécution du fajin. L’ouvrage [1] parle aussi de trois types de sons durant le fajin avec des fonctions différentes : le son « Heng » : l’énergie est lancée pour élever, le son « Ha » : l’énergie est lancée pour faire chuter, le son « Hai » : l’énergie est lancée pour emmener au loin. Il existerait apparemment d’autres sons comme en témoigne cette vidéo [34]. Dans l’article [5], le maître Sochokun parle aussi du son en évoquant une analogie avec un cri du tonnerre (lei sheng) pouvant accompagner le transfert de force.
- La capacité à alterner rapidement entre deux états de corps par le retour soudain au calme :
Selon [17], le fajin est une explosion de puissance caractérisée comme détendue, fluide et soudaine. Dans [1], on trouve du sens à la soudaineté par le fait que durant le fajin, toutes les articulations qui étaient ouvertes (donc étirées comme un maillage élastique) se détendent rapidement pour laisser ainsi le corps se faire traverser par une onde. Le fajin est donc décrit comme un passage rapide entre un état de jin activé et un retour au calme (le jin étant caractérisé par l‘activation de jeux de tensions corporelles subtiles : une forme de mise en charge élastique obtenue par la fusion de tous les principes combinatoires cités ci-dessus). Ce retour au calme est essentiel pour marquer la libération de l’énergie et donc l’expression du fajin.
3. Quelles méthodes/routines pour développer et améliorer son fajin ?
On ne commence pas le fajin dès le premier jour de pratique : c’est un cheminement progressif à considérer comme lorsqu’il faut d’abord apprendre à marcher. La progression se fait par étapes et plusieurs méthodes/routines peuvent aider à développer le fajin. Voici quelques méthodes complémentaires identifiés dans différents articles (chaque méthode ayant ses avantages et inconvénients…) :
3.1. Les méthodes en solo
3.1.1. Maintenir des postures statiques en conscience
Comme évoqué plus haut dans l’article, le fajin requiert de savoir d’abord éveiller le jin (la force interne) et donc de savoir activer tous les principes qui lui sont associés. Pour cela, certains articles précisent l’importance fondamentale de cultiver le jin par le maintien au préalable de postures statiques. Dans [22], il est dit qu’une posture stable et équilibrée est fondamentale pour s’entrainer au fajin. La pratique du « zhan zhuang » (posture debout/posture de l’arbre) contribue à développer l'enracinement, l'équilibre et la connexion corporelle globale. Parmi les autres postures couramment utilisées dans l'entraînement fajin, on retrouve aussi la posture du cavalier (mabu) et la posture de l'arc (gongbu), mais les principes d'ancrage et d'alignement s'appliquent à toutes les postures. Le fajin peut donc se travailler déjà en cultivant le jin dans la statique et sur de multiples postures fonction des lignes de forces internes à activer.
3.1.2. Répéter des mouvements unitaires et/ou enchainés dans le vide en conscience
Une fois le jin construit dans le corps, certains maîtres proposent des méthodes consistant à isoler ensuite les mouvements afin de travailler exclusivement le développement du fajin sur le mouvement en question (un peu comme pour le musicien et ses gammes répétées, avec l’idée ici de faire vibrer, sonner son instrument, sa structure sur une posture donnée). C’est le cas de maître Zhu Tiancai qui propose la méthode dite des « 42 fajin » [18]. L’idée est que chaque mouvement possède ses propres lignes de force et doit être travaillé séparément avant de pouvoir les combiner ensuite en rafale dans des formes plus liées type « poings canons » (pao chui). La vidéo [26] de Thierry Alibert (expert en taichi yang) est un exemple de travail du pao chui dans lequel il évolue seul dans le vide, en réalisant une succession de fajin en cascade.
3.1.3. Percuter un sac de frappe en conscience
La méthode au sac de frappe est intéressante en complément des autres méthodes pour éprouver physiquement la qualité de son fajin sur des percussions... L’idée que j’en retiens selon les sources [6, 28, 29] est de parvenir à frapper le sac en fajin en se concentrant sur plusieurs éléments :
- le mouvement vibrant mais stable du sac : le sac doit rester figé sur place autant que possible et ne pas trop osciller. Le fait que le sac ne bouge quasiment pas implique que le fajin a bien été concentré à l’impact et que la percussion n’a pas été transformée en poussée. Les sources [6, 28] insiste sur le fait qu’un coup interne « pénètre » le sac plutôt que de le déplacer et que par conséquent, le sac peut absorber l’impact sans grand mouvement oscillatoire. Dans la continuité, la source [29], explique que le sac devrait se plier autour du point d’impact plutôt que de voler.
- Le retour du son suite à la frappe : selon [6], on peut juger la qualité du fajin au son de l’impact sur le sac. Je cite : « un bon impact avec fajin peut produire un crack lourd, profond ».
On peut voir par ailleurs que certains experts en taichi utilisent effectivement cette méthode de frappe au sac pour vérifier/valider ou non l’effet de leur fajin. Ils recherchent la transmission de force juste, optimale, celle du sol jusqu’à la zone d’impact. La vidéo [27] de Thierry Alibert témoigne exactement de cette recherche.
Pour résumer, un bruit lourd à l’impact du sac et peu de mouvement du sac seraient gage d’un bon transfert de force et donc d’un fajin correctement exécuté.
3.1.4. Travailler aux armes en conscience
Selon [30, 31], les armes du wushu pourraient aider à la génération de structure et de puissance : de par leur poids variable, elles favorisent la nécessité de bien s’ancrer, la capacité à mieux se coordonner, la capacité à mieux prolonger les lignes de force et offrent donc des atouts certains pour aider au développement du fajin. Par ailleurs on comprend aussi que tout comme le travail au sac de frappe, les armes transforment un concept abstrait (le fajin) en sensation physique réelle ; le bout de l’arme peut par exemple vibrer lorsque le fajin traverse correctement l’arme. On sent alors l’énergie qui se canalise dans l’arme, et qui la parcourt. Aussi, les armes amplifient les défauts structurels (mauvais placements corporels, tensions associées, etc…) et soulèvent donc des pistes/axe d’amélioration pour le fajin. Pour tout cela on comprend que les armes sont des outils intéressants à considérer pour développer le fajin.
3.2. Les méthodes en duo
Dans l’article [32], il est précisé que Le fajin authentique est décrit comme une onde de puissance partant du pied et se manifestant au point de contact. Beaucoup de pratiquants(e)s semblent comprendre cette théorie mais nombreux sont ceux ou celles qui échouent à libérer la force en situation de tuishou (mains collantes). Le problème vient souvent d’une chaîne cinétique déconnectée et d’une utilisation musculaire locale. Le tuishou, tout comme le travail aux armes, permettrait de diagnostiquer et corriger ces défauts en situation réelle. L’idée centrale de l’article est donc de dire que le tuishou transforme le fajin théorique en capacité fonctionnelle en situation et contribue ainsi à son développement. A titre plus personnel, l’avantage de travailler avec un partenaire serait aussi de pouvoir avoir un retour humain extérieur à soi-même sur la qualité du fajin ressenti…
Conclusion, ouverture personnelle…
Le fajin est au final une compétence parmi tant d’autres et n’est en rien une compétence mystique. Comprendre le fajin par les écrits, les vidéos ou l’audio peut clairement mener à des impasses tant le sujet est polymorphe et complexe : rien ne remplace au final l’expérience corporelle personnelle. Aussi, retenons que la quête du fajin nous montre que la véritable force ne réside pas dans la rigidité ou la brutalité, mais dans un équilibre subtil et harmonieux corps/esprit : sur ce point toutes les sources s’accordent à le dire ! Derrière le fajin se cache effectivement une puissance explosive, raffinée, que seul le temps, la méthode, la pratique, la patience et un bon accompagnement semblent pouvoir révéler. A l’analyse de ses caractéristiques, le fajin semble être un réel atout en situation d’assaut. Il permettrait : plus de rapidité dans les mouvements, moins de fatigue, plus de puissance à disposition, plus d’imprévisibilité et de spontanéité en assaut car toutes les parties du corps peuvent émettre la force, … Cela dit, la quête du fajin n’est pas seulement une quête de technique martiale. C’est aussi un moyen d’habiter profondément son corps et de goûter pleinement à certains mécanismes subtils, efficients et fondamentaux que nous offre la vie. Par sa quête, le fajin nous apprend en effet à nous relâcher, à libérer nos tensions excessives, à nous enraciner, à utiliser notre énergie avec pertinence dans le respect de notre intégrité physique, à incarner entièrement la matière dans l’instant, à faire vibrer tangiblement le moment présent… Et si finalement faire exploser la force n’avait pas pour objectif de se défendre face un adversaire extérieur mais plutôt d’apprendre à mieux dompter l’ennemi en nous-même… Ne serait-ce pas cela au final l’art véritable du fajin : un art explosif nourrissant le feu de la vie ?
Sources consultées
Livres (livres physiques et ebooks) :
[1] Les arcanes du taijiquan, les principes au cœur du geste, Sun Gen Fa, p.122
[2] Tai Chi Fajin: Advanced Techniques for Discharging Chi Energy, Mantak Chia
[8] Yangjia Michuan TAICHI CHUAN, tome 2
[11] Mangas : Kengan Ashura, My Hero Academia,
[12] Taï chi chuan, Origines et puissance d’un art martial, Kenji Tokitsu, p.27-28, p.126
Articles :
[3] https://practicalmethod.com/2018/12/what-is-fajin/
[4] https://coursdetaichi.com/les-principes-authentiques-du-fa-jin/
[5] https://sochokun.com/2016/06/comment-faire-sortir-la-force-interne/
[6] https://www.taijiworld.com/fajing.html
[7] https://chentaijiquanworld.blogspot.com/2021/02/chen-fake-four-types-of-fajin.html
[13] https://www.lescompagnonsdutaijiquan.fr/colonne-et-tensegrite.html
[14] https://www.taipeitaichi.org.tw/潘詠周文獻/
[15] https://www.facebook.com/groups/580989639100961/posts/1876873482845897/
[17] https://kungfuyiquan.free.fr/sitef/f7etap.html
[18] Zhu Tiancai’s 42 Methods of Fajin
[20] https://sochokun.com/courses/respiration-martiale-secret/
[22] https://homefightfit.com/importance-of-one-inch-punch/
[24] https://www.chansi.fr/le-taiji-quan/forme-erlu/
[25] https://fr.wikipedia.org/wiki/Art_martial_interne
[28] https://www.chandao.co.uk/chan-dao-bag-work.html
[29] https://www.jooklumprayingmantis.com/blog/inch-power-and-fa-jin-an-explanation
[30] https://www.taichiwuji.com/en/18-arms-of-wushu
[31] https://www.kungfutoday.com/taiji-quan-weapons/
[32] https://www.taichiwuji.com/en/tai-chi-push-hands
Vidéos :
[8] https://www.youtube.com/watch?v=xK-2OpqUIyw
[9] https://www.youtube.com/watch?v=ENNifUMT15U
[10] https://www.youtube.com/watch?v=bC8fuKdnEnA
[26] https://www.facebook.com/watch/?v=620903175668234
[27] https://www.youtube.com/watch?v=tkkJUlQguvk
[33] https://hmelyon.com/quest-ce-que-linterne-arts-martiaux-internes/
[34] https://www.youtube.com/watch?v=urNf0P5QF6U
Podcast :
[23]https://juliendesbordes.com/podcast/lequilibre-central-zhong-ding-en-tai-chi-par-adam-mizner/
